Galeiliante
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L’été et le chômage

C’est un été où mon père est chômage. Sa boite de location de voiture a coulé dans son incompétence à se rêver patron, riche et capable.

C’est un été infernal. Ma mère travaille beaucoup. Elle cherche des solutions financières. Elle court après l’argent pour compenser la bêtise financière de mon père. Chaque jour est source d’angoisse pour moi. Quand ? Comment ? quoi ?

Il trouve toutes les raisons du monde pour me frapper. Ma chambre mal ranger, mon lait au chocolat pas bu assez vite, mon repas de midi pas mangé en entier, mon cahier de devoir d’été mal fait ou bien fait. Tout y passe. Je suis un punchingball embuant. Tout est utile à ce qu’il se justifie à lui-même la légitimité de ses actes. J’aime encore bien les coups. Les coups, c’est ce qu’il y a de mieux.

J’ai un ami dans le quartier. Je ne connais presque personne ici à Brazey-en-Plaine. Je ne vais pas à la même école. C’est essentiel d’avoir cet ami. Parce que je peux supporter un peu les journées : j’ai le prétexte de sortir faire du vélo, jouer avec un ami. Il m’a exclu du monde mais pas trop. Trop, plus, cela serait suspect aux yeux de tous.

Les matinées sont ce qu’il y a de pire. Je crois qu’il avait des problèmes d’érection sauf dans l’inceste. La perversion qui est sienne à toute la place dans sa stimulation. Il vient me réveiller chaque matin quand ma mère n’est pas là. C’est un réveil doux, comme on en rêverait si on était amant. Il se glisse dans mon lit. Il me susurre qu’il m’aime. Il me prend dans ses bras. Mais, c’est la routine qui prend cette forme. Parfois, il ne fait que se branler. J’aime bien ça. C’est le moins douloureux. Parfois, il m’écrase. Parfois il me prend à 4 pates comme un animal pour aller dans mon vagin. J’ai le droit à plein de variation. Il y a ce qui est le plus confortable pour mes journées. Puis, il, y a le reste. Parfois, je ne me réveille même pas, enfin si, mais il est déjà sur moi.

Ce jour-là, il m’a fait dormir avec lui. Il ne dort plus avec ma mère. Il dort dans la chambre d’ami. Ma mère ne se questionne pas. Il dort dans le lit de célibataire de ma mère et il m’y met. Il s’y mettait avec elle. Franchement, qu’a-t-elle dans la tête. Un lit une place pour un type pareil et une petite fille, est-ce bien normal ?

Je ne peux pas m’enfuir. Dans un lit une place, collé l’un à l’autre. Je patiente les yeux ouverts dans un temps qui m’échappe. Je regarde le mur. Je ne vois même pas la couleur du papier peint. Je suis perdu dans mon rythme respiratoire. Je m’assoupi d’ennuie. Dès qu’il bouge, je me réveille. Je suis prise par la surprise mais sans le montrer avec mon corps. Ce sont juste mes yeux qui s’ouvrent exorbité de terreur. Je suis en détresse et dans un affaissement interne.

Il bouge, émet des petits sons en demi sommeil. Je glisse ma main vers mon sexe. Je suis en t-shirt long mais je sais ce qui va arriver. Alors, je commence à faire ce qu’il m’a montré : la masturbation pour être une gentille fille. J’aurais moins mal. Et puis, aujourd’hui je le sais, bien lubrifié, moins de traces, même si ma mère préfère ne rien voir. Je prends conscience qu’il a commencer sans en avoir conscience. J’ai déserté mon propre corps. Il est déjà en train de se branler entre mes fesses, moi j’y suis encore occupé, je n’ai pas envie mais c’est le prix de la moindre douleur. Il me dit qu’il m’aime. Il me couche à plat « T’est une petite vicieuse qui excite son papa !»., il le dire avec le stupre d’une voix perverse. J’ai tout au plus 11 ans. Je ne suis ni vicieuse, ni existante. Je suis tout sauf ça. Il est sans limite, sans contour, sans espace. Il m’absorbe.

Je suis là à plat, les jambes encartées. Il est sur moi. Mon corps s’enfonce dans le matelas sous le poids de sa cadencé nerveuse. Il est lent aujourd’hui. Ah oui, ma mère rentre je ne sais plus quand. Il prend tout son temps, tout son plaisir. Et puis, je le sens, mon regard ne perçoit plus rien, ma vision est floue. Ce n’est que trace, sensation, je ne peux voir. Il éjacule trop vite. « Tu es ma salope ». Dit-il quand il a fini.

Je suis morte. Je suis absente de moi-même. Il me jette du lit parce qu’il veut se coucher. Il est épuisé, vidé tant dans ce son autant que dans son énergie. Il me jette au sol comme une poupée. Il souffle « va te laver ! ». Un ordre non négociable et que je ne veux pas négocier. J’ai besoin de cette purification

Je n’ai même pas senti le choc de la rencontre avec le sol. C’est juste une sensation de résonnance. Je reviens à moi dans ce qu’il y a de plus structurel. Je sais aujourd’hui que cette rencontre avec le sol m’a fait me recontacter à mon ossature, à ce qui est solide en moi. Je me lève. Je vais dans la salle de bain. C’est la pièce juste à côté. Je prends une douche. C’est automatique. Je fais pipi dans la baignoire. C’est tout aussi habituel. Je sors, je m’entoure d’un drape de bain. Je file dans ma chambre, je m’habille. Je cours le plus discrètement possible pour ne pas trop attiré son attention. Une fois habillée, j’attrape un bout de pain. Hop. Je cri « au revoir, je vais faire un tour de vélo ». Il bondit du lit, mais je suis déjà dans les escaliers pour aller dans le garage. Je cours, je cours, je cours.

Mon vélo n’est pas loin de la porte du garage. J’ouvre la porte, je sors. Je laisse mon vélo tomber devant la porte. Je ferme la porte. Et je suis partie dans des gestes des plus rapides. Je fuis. Vite loin de là. Je n’ai même pas de rendez-vous avec mon pote. Je vais rouler, rouler encore et encore… je vais passer devant la maison de mon ami plein de fois. Mes trajets ne font pas sens. Ils sont juste une fuite perpétuelle.

« L’inceste est un amour sans forme, sans distance, alors que la distance est nécessaire pour mettre en place le rituel qui aménage l’affectivité et transféré la violence en agressivités libératrice »

Haesevoets, Yves-Hiram (2015). L’enfant victime d’inceste – de la seduction traumatique a la violence sexuelle. De Boeck supérieur.

Ces propos me font particulièrement écho. J’ai un profond sentiment d’absence de forme, d’espace… J’ai la sensation d’une relation qui m’absorbe. Je ne suis pas moi, je suis à lui. Je ne suis pas une individue. Il m’a ingurgité. Il y a quelque chose de l’ordre de la manducation. Je suis complètement en lui. J’ai terriblement besoin d’être moi. C’est ce que je cherche dans la fuite à vélo. Je mets mon corps à l’épreuve de l’effort. Parce que j’ai besoin de ressentir quelque chose. Il m’a assimilé en lui et je veux retrouver l’essence de ma personne, de mon être différente de lui, hors de lui. Alors je pédale jusqu’à la douleur insupportable. Je n’avais même pas pris à boire. Mon ami finira par sortir de chez lui et j’irais me poser chez lui.

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